ECONOMIE – Entretien avec le Pr Souleymane Astou DIAGNE
Péncoo : Pr, on vient d’apprendre que la note du Sénégal vient d’être rabaissé encore pour une 3° fois. Quelles peuvent en être les conséquences sur la situation financière déjà problématique ?
Effectivement la note du Sénégal vient d’être dégradée par les agences de notation. C’est la conséquence du débat sur les faux chiffres des finances publiques agités par le PM. En effet, la dégradation de la notation signifie une baisse de confiance des partenaires sur les actifs émis par l’Etat du Sénégal. En plus, le niveau d’endette-ment, évalué aujourd’hui à 105% par le FMI en fin 2024 et 119% en 2025 selon Barclays, a pour conséquence de diminuer la confiance des partenaires du fait que nous avons dépassé le plafond communautaire qui est de 70%.
En économie, une dette élevée réduit les possibilités d’endettement et entraine une augmentation des taux d’intérêt auxquels nos partenaires nous prêtent. Plus le risque augmente et plus les taux d’intérêt sont importants.
Dans cette situation, l’économie accueille des fonds vautours qui pratiquent des taux d’intérêt excessifs.
Donc la principale conséquence réside dans le fait que maintenant nous allons emprunter à des taux d’intérêt élevés et proche de 12%. La perte de confiance des partenaires est accentuée également par le creusement du déficit budgétaire qui est passé de 4.9% à plus de 11% en 2024.
Péncoo : le FMI est toujours dans l’attente des bons chiffres de l’évaluation des finances publiques. Qu’est-ce que cela signifie par rapport au rapport de la CC ?
Le FMI est très prudent concernant le rapport de la CC. Raison pour la-quelle, ils ont demandé une clarification de la fraude. Ils ont également pris une mesure conservatoire consistant à sursoir le décaissement de 1.8 milliards de dollars (juillet 2024) en faveur de l’Etat du Sénégal. Pour rap-pel, en juin 2023, le Conseil d’administration du FMI avait approuve 1,51 milliard de dollars au titre du Mécanisme élargi de crédit et de la Facilité élargie de crédit, et 324 millions de dollars au titre de la Facilité pour la résilience et la durabilité pour le Sé-négal. Jusqu’à aujourd’hui aucune preuve tangible n’a été présentée au FMI pour prouver un début de falsification des chiffres des finances pu-bliques.
Péncoo : On a appris que l’Etat, sur la demande du FMI, a commis un cabinet d’audit du rapport de la CC. Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?
Le cabinet Mazars a été commissionné pour procéder à un audit de la dette publique pour relater toute la vérité concernant la prétendue dette ca-chée. Le rapport de la CC a été réalisé par des fonctionnaires sénégalais raison pour laquelle le FMI a sollicité un audit par un organisme « indépendant
» pour éviter les conflits d’intérêt ou les injonctions de l’exécutif dans la sincérité des résultats de l’audit. Les résultats sont attendus avec impatience par les observateurs avertis.
Péncoo : Que le FMI refuse d’avancer sur les chiffres du rapport de la Cour des Comptes et que le gouvernement soit obligé d’avoir recours à un cabinet d’expertise privé ne signifie-t-il pas que le rapport de la CDC n’est pas aussi fiable qu’on le dit ?
En réalité, le rapport de la CDC pose d’énormes problèmes, surtout des problèmes méthodologiques et des problèmes de validation comme ce fut le cas pour des rapports précé-dents. Le FMI a jugé donc nécessaire que l’Etat du Sénégal commette un cabinet dont on pense que l’expertise et le sérieux sont avérés. Mais ces cabinets comme MoInsey se sont fait bcp d’argent sur le dos du contribua-ble, en aidant souvent certaines grandes firmes multinationales à frauder le fisc, avec des rapports complètement déconnectés des réalités des pays. En 2003, le CENA américain avait épinglé les cabinets KPMG, Mazar, suite à la suite de ENRON (géant de l’énergie) Worldcom (Tele-com). Mais ces cabinets KPMG, Mazar Ils font partie d’une même famille qui tiennent les finances interna-tionales.
Le FMI avait jugé que ces déclarations subites de falsification des comptes posaient problème. L’objectif est donc de voir comment ils ont fait pour calculer la dette et les comptes bancaires dont on dit que l’Etat n’était pas au courant, alors que c’étaient ouverts par lui. Tout ceci doit faire l’objet d’une vérification. Ils ont mis dans le périmètre la dette des structures parapubliques.
Pourtant en 2020, l’Etat du Sénégal avait souscrit à l’initiative de coordination des politiques économiques.
Après être de l’initiative de soutien des politiques économiques. Ce passage signifie que l’on souscrit à une initiative du FMI qui ne nous donne plus d’appui financier parce qu’on a atteint un certain niveau de maturation des finances publiques et qui induit un changement de comportement dans la transparence des informations budgétaires et financières de l’Etat et qui fait que le Fmi nous ouvre d’autres perspectives de capacités de financement par rapport à certains bailleurs. C’est-à-dire qu’on va emprunter à des taux moindres et les investisseurs vont davantage vouloir investir dans notre pays. Ce sont des facilitations données au pays. Donc on attend le rapport de Mazar pour mettre plus de lumière dans tout ça.
Mais j’ai une très grande interrogation par rapport à cette mission de Mazar. Elle est payée par qui ? Est-ce l’Etat du Sénégal. SI c’est le cas, est-ce que le cabinet va sortir un rapport qui serait défavorable au payeur ? Je ne le pense pas. Parce qu’avant de pu-blier, il faudra produire un pré-rapport confidentiel transmis à l’autorité contractante. Dès lors se pose la question de savoir si les informations issues de ce rapport seront fiables ? C’est une affaire très compliquée.
Il y a eu ce débat aux USA, en 2003. L’administration américaine avait été accusée de falsifications des chiffres. Cela avait commencé, dit-on, depuis Clinton, je crois. Certains même disaient que c’était depuis Rea-gan. Buch est venu et on avait commis des experts pour mettre de l’ordre, mais bilan des courses, les choses ont été étouffées et les gens sont passés à autre chose.
Le Rapport de la CDC, avec ses problèmes méthodologiques et de va-lidation, laisse à penser qu’il y a des zones d’ombre, des informations dont il faut vérifier la véracité. Le FMI ne peut pas engager son CA sur les nombreuses limites observées au niveau de ce rapport. Ils ont besoin d’un certain nombre de clarification pour permettre au FMI d’avoir un certain nombre d’informations par rapport à la relance de son partenariat avec le Sénégal.
Péncoo : Est-il possible de cacher une dette contractée par l’Etat au regard des mécanismes de surveillance dont la BCEAO est une pièce maîtresse ?
Il est impossible de cacher une dette, si l’on comprend la structuration du système financier et bancaire de nos pays. La BCEAO enregistre dans ses statistiques tous les prêts souscrits par l’Etat du Sénégal. Il faut cependant souligner un manque de consolidation des statistiques de l’Etat qui peut expliquer ce qui s’est passé.
Péncoo : Comment sortir de cette situation peu reluisante pour notre économie ?
Pour sortir de cette situation, il faut rétablir la confiance dans le système économique. Cela passera nécessairement par la libération de tous les chefs d’entreprises emprisonnés, les détenus politiques et la pacification du discours des autorités au premier chef desquelles le PM. Il faudra l’apaisement du champ social avec des mesures fortes en faveur des PME, des entreprises du secteur privé (fiscalité) et de la presse.
Pr, Péncoo vous remercie pour votre disponibilité et votre générosité dans le partage !
Propos Recueillis par El Hadji Momar SAMBE
